« 20 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 181-182], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9636, page consultée le 05 mai 2026.
20 mars [1842], dimanche soir, 10 h. ¾
Je t’aurais écrit beaucoup plus tôt, mon amour, si je n’avais pas craint de paralyser ma digestion1. Mais tu n’y as rien perdu, car je n’ai pensé qu’à toi et je n’ai parlé que de toi. Dites donc vous, vous m’avez joliment mis à la porte de chez moi toute la journée. Reviens-y pôlisson, oui reviens-y, je ne tea dis que ça, mais je te le dis et je te le répète. Ce qui ne m’empêche pas de trouver que vous vous faites joliment friserb et que vous avez un luxe de rasage très inquiétant pour une pauvre Juju à la croque au sel comme moi2. Mais patience. Pareille au phénix dont je ne suis pas l’image, je renaîtrai de mes propres cendres que vous en serez éblouic, tout rayonnant que vous êtes, mon seigneur. En attendant je reste dans mon enveloppe de vieille femme décrépite.
Lundi 21 mars [1842], 11 h. du matin
A douze heures près, mon amour, je suis toujours la même Juju que ci-dessus avec la même décrépitude, la même
jalousie, le même amour et le même désir et la même impatience de vous voir.
Comment allez-vous ce matin, mon Toto chéri ? Moi je vais bien quoique j’aie dormi
beaucoup trop tard, mais cela tient à une petite insomnie que j’ai eued cette nuit pendant laquelle j’ai eu toutes
les peines du monde à m’endormir. Je ne souffrais pas mais je ne pouvais pas dormir.
J’ai profité de la circonstance pour penser à vous et pour vous désirer de toute mon
âme. Ça n’est pas si mal employere
son temps, n’est-ce pas mon Toto ? Pauvre bien aimé, je pensais à toi avec adoration,
je te voyais travaillant dans ta petite chambre, au milieu de tous tes livres, sur
ta
petite table, sans lever tes beaux yeux adorés de mon côté pour ne pas perdre une
seconde de ce travail féroce qui ne te laissa ni loisir ni repos. Je baisais tes pieds
et je les aurais brûlés si au lieu de mes lèvres mon âme les avait touchésf.
Sois béni, mon Toto, dans tout ce
que tu aimes. Sois heureux, mon adoré, je t’aime, je voudrais mourir pour toi. Tu
es
le bon Dieu pour moi. Claire dessine ton
buste depuis ce matin, elle est plus raisonnable qu’hier et ce n’est pas dommage,
car
en vérité avec ces petites susceptibilités il n’y aurait pas moyen de lui donner aucun
conseil, ni de rire avec elle. Je lui fais honte de ces petits enfantillages et
j’espère que toutes ces mômeries de pension disparaîtront devant la raison et avec
des moyens moitié sévèresg et moitié
doux3. Tu devines sans beaucoup de peine à qui est réservé de
seh servir de la dernière moitié de ces
moyens. Eh ! bien oui, c’est à vous, parce que vous êtes le meilleur, le plus
indulgent et le plus généreux des hommes, voilà tout. La méchanceté c’est mon affaire
à moi et je ne veux être doublée par personne dans cet emploi d’Hac-tinc-tir-koff4. Baisez-moi je vous aime qu’on vous dit.
Juliette
1 Après avoir été malade au mois de février et en convalescence depuis début mars, Juliette est enfin rétablie. Mais elle souffre encore de maux d’estomacs qui refont surface régulièrement.
2 Juliette s’amuse et s’inquiète de la soudaine élégance de la toilette de Hugo depuis son élection à l’Académie française qui a eu lieu le 7 janvier 1841.
3 Claire Pradier, qui depuis 1836 est en pension dans un établissement de Saint-Mandé, vit actuellement chez sa mère depuis le mois de janvier et ne sera de nouveau admise dans son pensionnant qu’au mois de mai. Elle occupe ses journées à dessiner, faire des sorties avec Mlle Hureau ou aller à l’église.
4 Dans Adolphe et Clara ou les Deux Prisonniers de Benoît-Joseph Marsollier et Nicolas Dalayrac, comédie en un acte mêlée d’ariettes, créée au Théâtre Favart le 10 février 1799, et reprise à l’Opéra-Comique jusqu’en 1853 (d’après Théâtre de l’Opéra-Comique Paris, Répertoire 1762-1972 de Nicole Wild et David Charlton, Liège, Mardaga, 2005, p. 127), le garde-chasse Gaspard, à la demande de son maître, se déguise en affreux et méchant geôlier, sous le nom d’Hac-tinc-tir-koff, et fait croire à Adolphe et Clara qu’ils sont emprisonnés - il s’agit d’un stratagème pour amener la réconciliation des deux époux brouillés. (Remerciements à Olivier Bara, qui a identifié ce personnage dont le nom est difficilement lisible, et nous a fourni tous les renseignements ci-dessus).
a « de ».
b « friser ».
c « éblouie ».
d « eu ».
e « emploie ».
f « touché ».
g « sévère ».
h « ce ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
